Récits
Sunulife · jeu. 8 oct. 2026 · 2 min de lecture
La nuit où les mots ont changé de camp
La lettre est arrivée un mardi, glissée entre une facture d'électricité et un prospectus pour une laverie. Abimbola l'a lue debout, dans la cuisine de son appartement de Peckham, le radiateur qui claquait comme un cœur fatigué. « Chère Abimbola Omisore, nous avons le plaisir de vous annoncer… » Elle n'a pas crié. Elle a posé la lettre sur la table, à côté du bol de garri qu'elle n'avait pas fini, et elle est restée là, les mains vides, à regarder la pluie de Londres effacer les toits. Elle a pensé à sa mère. À la façon dont elle disait : « Les livres ne nourrissent pas leur homme. » À Lagos, dans la maison de Surulere, les étagères croulaient sous les romans de Buchi Emecheta et de Chinua Achebe, mais on les lisait en cachette, comme des fruits défendus. Sa mère, elle, cousait. Elle cousait des uniformes d'écoliers, des robes de mariage, des habits d'enterrement. Elle cousait pour que sa fille puisse écrire. Et elle n'a jamais lu une seule ligne d'Abimbola. Pas par manque d'amour. Par pudeur, peut-être. Ou parce que les mots de sa fille lui ressemblaient trop. Abimbola a grandi entre deux langues, comme tant d'enfants de la diaspora. Le yoruba de la maison, chaud, rond, plein de proverbes que sa grand-mère semait comme des pièces de monnaie. Et l'anglais de l'école, précis, froid, un couteau bien aiguisé. Elle a appris à traduire non seulement les mots, mais les silences. Ce que sa mère ne disait pas quand elle regardait la photo de son mari, mort trop tôt. Ce que son père di