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Récits

Sunulife · jeu. 9 avr. 2026 · 5min de lecture

Les poèmes que je n'ai jamais compris : une traversée nocturne de l'oubli et de la mémoire

Les poèmes que je n'ai jamais compris : une traversée nocturne de l'oubli et de la mémoire
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La nuit à Lagos n'est pas une absence, mais une présence. Elle s'installe lentement, comme une encre épaisse qui noie les contours, transformant les avenues en couloirs de mémoire flottante. C'est dans cette pénombre vibrante que Kofi marche, les mains enfoncées dans les poches de son manteau léger, les yeux fixés sur un point au-delà de l'horizon visible. Il porte avec lui un carnet usé, dont les pages jaunies contiennent les fragments de poèmes qu'il n'a jamais compris – ni ceux qu'il a écrits dans sa jeunesse à Accra, ni ceux que la vie a inscrits sur sa peau depuis. Il y a vingt ans, Kofi était un jeune poète prometteur dans les cercles littéraires de Ghana. Ses vers, pleins de l'ardeur de ceux qui croient pouvoir capturer l'essence d'un continent dans des métaphores, étaient lus lors de soirées où l'air sentait le gin local et les espoirs démesurés. Puis est venu l'exil – non pas celui des frontières géographiques, mais celui de l'oubli. Un matin, il s'est réveillé incapable de se souvenir des derniers vers qu'il avait composés. Les mots s'étaient évaporés, laissant derrière eux seulement l'écho de leur musique perdue. Aujourd'hui, à quarante-cinq ans, Kofi est devenu ce que les médecins appellent un "nightist" – quelqu'un pour qui la nuit n'est pas le temps du repos, mais celui de la recherche. Chaque soir, il arpente les rues de Lagos, cette ville qui ne dort jamais vraiment, à la recherche non pas de ses poèmes perdus, mais de la sensation qu'ils provoquaient en lui. Il s'arrête devant une échoppe où un vieil homme vend des cassettes audio usées, leurs rubans magnétiques déroulés comme des entrailles de mémoire. La musique de Fela Kuti s'échappe d'un haut-parleur fissuré, et soudain, Kofi se souvient d'un vers qu'il avait écrit à dix-neuf ans : "Le saxophone pleure des larmes que nos yeux ont oublié de verser." Mais la mémoire est un territoire traître. Pour chaque fragment qui ressurgit, dix autres s'enfoncent plus profondément dans les limbes. Kofi a développé des rituels pour apprivoiser cette amnésie sélective. Il collectionne les objets qui lui rappellent des sensations plutôt que des faits : une écorce d'arbre dont la texture évoque la main de son père, un morceau de tissu wax dont les motifs dansent comme les mots sur une page, une photographie floue d'une femme dont il a oublié le nom mais dont il se souvient du parfum – un mélange de vanille et de terre après la pluie. Dans son petit appartement d'Ikeja, les murs sont couverts de ces fragments. Non pas comme un musée de ce qui a été, mais comme une carte de navigation pour ce qui pourrait encore être retrouvé. Parfois, tard dans la nuit, il ouvre son carnet et tente d'écrire à nouveau. Les mots viennent, mais ils sonnent faux, comme des échos affaiblis d'une voix qu'il reconnaît à peine. C'est alors qu'il comprend : les poèmes qu'il n'a jamais compris n'étaient pas ceux qu'il avait écrits, mais ceux que la vie écrivait à travers lui. Une nuit particulièrement chaude, alors que l'air était lourd de l'odeur de la mangrove et des promesses non tenues, Kofi s'est assis au bord de la lagune. L'eau noire reflétait les lumières tremblantes de la ville, créant une surface miroitante où le réel et son reflet dansaient un tango mélancolique. C'est là qu'une révélation l'a frappé, non pas comme un éclair, mais comme une marée montante : l'oubli n'était pas son ennemi, mais son matériau. Les blancs dans sa mémoire n'étaient pas des vides à combler, mais des espaces où de nouveaux poèmes pouvaient naître. Depuis cette nuit, Kofi marche toujours, mais différemment. Il ne cherche plus à retrouver ce qui a été perdu, mais à écouter ce que l'oubli a à dire. Ses poèmes, ceux qu'il écrit maintenant, sont pleins de silences et de ruptures. Ils ne prétendent plus capturer l'Afrique dans des vers parfaits, mais témoigner de la beauté brisée de ceux qui tentent de se souvenir dans un monde qui pousse à oublier. Dans les cafés où se réunissent les jeunes artistes de Lagos, on parle parfois de lui comme du "poète des absences", celui qui écrit non pas avec des mots, mais avec les espaces entre eux. La dernière fois que je l'ai rencontré, c'était à l'aube, alors que la nuit cédait timidement la place au jour. Il tenait à la main un nouveau carnet, presque vide. "Vous voyez", m'a-t-il dit en souriant, "pendant toutes ces années, je croyais avoir oublié mes poèmes. Mais en réalité, c'étaient les poèmes qui m'avaient oublié. Maintenant que j'ai accepté cela, ils commencent à revenir, un par un, comme des enfants prodigues." Il a ouvert le carnet à la première page, où un seul vers était inscrit : "Je me souviens de l'oubli, et dans cet espace, je trouve ma voix." Kofi continue de marcher la nuit, mais maintenant, il sait qu'il ne marche pas seul. Derrière lui, devant lui, à ses côtés, marchent tous ceux qui ont perdu quelque chose – un amour, un pays, une version d'eux-mêmes – et qui, malgré tout, continuent d'avancer, portant leurs absences non pas comme des fardeaux, mais comme des boussoles. Dans l'Afrique d'aujourd'hui, où le passé est souvent douloureux et l'avenir incertain, peut-être que les poèmes les plus importants ne sont pas ceux que nous comprenons, mais ceux que nous apprenons à habiter, même dans leur incompréhension. Kofi, le nightist, le poète des absences, marche encore, et dans ses pas, nous entendons l'écho de nos propres traversées nocturnes vers la lumière fragile de la mémoire retrouvée.