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Récits

Sunulife · mar. 24 mars 2026 · 3min de lecture

Les fantômes de Celluloid, l'histoire d'Aminata Kaboré

Les fantômes de Celluloid, l'histoire d'Aminata Kaboré
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Dans la poussière rouge de Ouagadougou, Aminata Kaboré tient entre ses mains une bobine de film de 35 millimètres, vestige d'un rêve qui refuse de mourir. L'ancienne projectionniste du cinéma Burkina, fermé depuis quinze ans, caresse la pellicule avec la tendresse d'une mère retrouvant son enfant. « Les histoires vivent encore là-dedans », murmure-t-elle, ses yeux brillant dans la pénombre de l'entrepôt où sommeillent des centaines de films africains oubliés. Il y a quarante ans, Aminata était l'une des rares femmes à manier les projecteurs dans les salles obscures de l'Afrique de l'Ouest. Elle a vu défiler sur les écrans les premiers chefs-d'œuvre du cinéma africain : Sembène, Cissé, Kaboré. Elle a été témoin de cette renaissance culturelle où les Africains racontaient enfin leurs propres histoires, loin des regards paternalistes d'un cinéma colonial qui les réduisait à des figurants de leur propre existence. « Chaque soir, la salle était pleine », se souvient-elle, ses mains expertes déroulant avec précaution une bande-annonce du film 'Yeelen' de Souleymane Cissé. « Les gens venaient de toute la ville. Ils se reconnaissaient sur l'écran. Ils riaient, pleuraient, applaudissaient. C'était magique. » Ses gestes sont ceux d'une ancienne prêtresse manipulant des objets sacrés, chaque bobine portant en elle l'âme d'un continent en quête de sa voix. Le déclin a commencé avec l'arrivée massive des productions occidentales et asiatiques, moins chères à projeter. Les distributeurs préféraient les blockbusters américains aux récits intimistes burkinabés. Un à un, les cinémas ont fermé, emportant avec eux des décennies de mémoire collective. Aminata a résisté jusqu'au bout, organisant des séances clandestines dans des cours d'école, des centres culturels, partout où elle pouvait dresser un écran de fortune. Aujourd'hui, à soixante-huit ans, elle refuse de baisser les bras. Dans son entrepôt-musée, elle forme une nouvelle génération de cinéastes burkinabés à l'art de la pellicule. « Le numérique, c'est bien », dit-elle en manipulant délicatement un projecteur vintage, « mais la pellicule a une âme. Elle respire, elle vibre, elle transmet quelque chose que les pixels ne pourront jamais égaler. » Ses élèves l'écoutent religieusement. Parmi eux, Kofi, jeune réalisateur ghanéen, et Aicha, documentariste sénégalaise, venus spécialement à Ouagadougou pour apprendre auprès de celle que l'on surnomme « la gardienne des images ». Ils filment en digital, mais Aminata leur enseigne les secrets de la lumière, du cadrage, de cette poésie visuelle qui a fait la grandeur du cinéma africain des années 70 et 80. « Nos ancêtres nous parlaient à travers les masques, les danses, les chants », explique Aminata en projetant un extrait de 'Wend Kuuni' sur un mur blanc. « Nous, nous leur parlons à travers les images. Mais si nous perdons nos films, nous perdons nos voix. » L'image tremble légèrement, projetée par un appareil qui a connu des jours meilleurs, mais la beauté des visages à l'écran reste intacte, émouvante, universelle. Le gouvernement burkinabé vient d'annoncer un plan de numérisation du patrimoine cinématographique national. Aminata accueille la nouvelle avec un sourire prudent. « C'est bien, mais il ne faut pas oublier d'où nous venons », prévient-elle. « Ces bobines racontent qui nous sommes. Elles portent nos rêves, nos espoirs, nos douleurs. On ne peut pas les abandonner comme de vieux journaux. » Le soleil décline sur Ouagadougou. Dans l'entrepôt, Aminata range délicatement les bobines dans leurs boîtes métalliques. Demain, elle recommencera. Elle transmettra. Elle préservera. Parce que dans chaque image sauvegarde réside un fragment de l'âme africaine, et qu'Aminata Kaboré, gardienne des fantômes de celluloïd, refuse de laisser cette âme s'effacer dans l'oubli.