Habib Demba Fall · sam. 7 juin 2025 · 5 min de lecture
Sénégal : le train de la chance repasse-t-il enfin ?

Pour nommer la visite de la chance à ses heureux élus, certaines personnes parlent du train qui repasse. Comme pour le but en or, il faut transformer l’essai. Une opportunité à ne pas rater ! Cette expression renverse l’image classique d’une personne restant plantée sur le quai tandis que les wagons du bonheur s’ébranlent vers des terres lointaines. Quand le coup manqué survient, cela nous rappelle que la vie est une roue : elle tourne et peut s’arrêter aux portes de la fortune comme rester coincée dans les fers de l’infortune. La chance et le sourire sont donc une question de cycle, n’est-ce pas ? Pas fataliste pour un sou, je dis souvent que le jour succède à la nuit, et que la nuit succède au jour. Quelle que soit l’ampleur de la difficulté dans la nuit noire des désillusions, la porte du jour s’ouvrira avec ses belles opportunités de renouveau. Difficile cependant de promettre le soleil à un homme enfermé dans le noir du désespoir. C’est simple : le train des problèmes est le chat noir des déçus de la vie. Le train des solutions se fait rare aux yeux des esprits torturés par les échecs répétés aux portes de la gloire et de la quiétude. Et pourtant, le train repasse dans nos gares en cette fête de la Tabaski ! Les wagons sont portés par les Grands Trains du Sénégal, avec une prévision de 3 000 voyageurs sur les axes Dakar-Tivaouane et Dakar-Mbacké. L’initiative est circonscrite dans le temps. Elle doit néanmoins inspirer les décideurs quant à la réhabilitation durable de ce moyen de transport ! C’est un très court souffle de jeunesse pour nos gares désertées par cette vie que les wagons leur insufflaient jadis. Les villes en tiraient profit : Tivaouane, Ndande, Kébémer, Louga ou encore Saint-Louis d’un côté, et de l’autre, Diourbel, Gossas, Guinguinéo, Kaolack, Koungheul, Koumpentoum, Koussanar et Tambacounda. Elles doivent encore en tirer profit, dans l’ambiance générale d’un commerce florissant, d’un petit commerce qui tire d’affaire des budgets légers ou encore de la connaissance du pays. Un petit bonheur à portée de cœur et de main, d’un wagon à un terroir tendant les bras au voyageur, cet autre soi qui passe. Des instants furtifs certes, mais qui durent une éternité dans la mémoire des témoins. Le train était aussi le temps des rires francs et des sentiments non corrompus par l’envie ou le stress. Un pont d’humanisme. Le temps de « Salimto », ce chef-d’œuvre poétique mis en chanson à la radio à midi tapant. Le déjeuner avait alors une heure quasi sacrée. C’était le temps où, dans l’effervescence bigarrée du marché de Thiaroye, les trains venant de Saint-Louis et de Kaolack dynamisaient les activités commerciales grâce à leurs ballots de marchandises. Le temps où l’on raccompagnait les cousins ou cousines rentrant de leurs grandes vacances après avoir passé du temps dans la grande demeure du patriarche. Le quai n’était pas le lieu du lâchage sec ou du reniement. Il était le jardin d’une nostalgie grandissante aussitôt que les wagons s’étiraient pour finalement se fondre dans l’horizon. Puis il y a eu le silence, les roues en acier ne se frottant plus aux rails pour transporter les lourdes cargaisons à destination. Encore aujourd’hui, de petites villes dépérissent. Une économie locale en difficulté. Nous attendions tous que le train repasse. Une si longue attente, après quelques accès d’espoir suscités par le Petit train Bleu devenu le Petit train de Banlieue (PTB). Ce PTB était le bijou local correspondant à nos ambitions, dans une économie engluée dans les coupes budgétaires imposées par les différents programmes d’ajustement structurel. Il avait son peuple, ce train aux couleurs bleu et blanc. Un peuple joyeux, voyageant à bas coût malgré la poussière envahissant les rames en direction de l’ancienne Seras, et malgré les indélicatesses de bandes de récalcitrants inhalant du « ginz » (diluant cellulosique) ou trônant sur les toits. Une ambiance colorée. Ici, un vendeur de babioles lançait sa tirade ; là, un spécialiste des plantes médicinales vantait sa science approximative. On rembobinait les actualités du matin et les rumeurs du soir. On se lançait des défis sur la dernière affiche de lutte traditionnelle. Des analystes improvisés se lâchaient dans la bonne humeur née de cette cohabitation dans des wagons bondés à petits prix. Le PTB aura été le TER du siècle dernier. Sans luxe, mais avec une joie de vivre contagieuse. Ce n’étaient pas des rames importées ni fabriquées selon des standards exigeants. L’imagination des Sénégalais a permis de recycler des wagons, de créer une charte graphique sommaire et de proposer des tarifs accessibles. Après les gares jalonnant ses trajets, le train a traversé celles des redressements successifs sous plusieurs identités. L’ancienne Société nationale des Chemins de fer du Sénégal (Sncs) a eu ses héritières : les Chemins de fer du Sénégal (Cfs), Dakar-Bamako Ferroviaire (Dbf), et désormais les Grands Trains du Sénégal (Gts). Les combinaisons s’enchaînent, entretenant toujours l’espoir que les résultats suivront. Parfois, il s’agit de rails à grand écartement ; parfois, de voies à dimension standard. Ici, Dakar-Bamako renaît de ses cendres ; là, Dakar-Djibouti se dessine comme une ligne ouest-est du continent africain. Des laboratoires d’idées sortent des plans de relance qui ne mènent pas encore à la gare du renouveau. Peut-être ces deux nouveaux trajets marquent-ils le début du retour du rail. Ni naïf ni blasé, je me suis fait une raison : dans la vie comme sur les rails, il n’y a pas de raison de désespérer. Le train repassera. Et lorsqu’il sifflera, il faudra être sur le quai, avec, dans son baluchon de voyageur, les vertus de patience, complément indispensables à l’engagement au travail et à la probité morale et intellectuelle. Oui, la vie est un train d’espérances !





