Fadel Dia · sam. 8 févr. 2025 · 6 min de lecture
L'ère du chaos : quand les puissances renient leurs propres principes

Dans une allocution solennelle prononcée à la télévision nationale à l’occasion de la commémoration de la mort de son père, le roi Mohammed VI a annoncé que le Maroc allait racheter à l’Espagne l’ensemble des îles Canaries, qui sont, après tout, des terres africaines, afin d’en faire un "Dubaï de l’Atlantique", autrement plus attractif et enchanteur que celui du Golfe Persique, et aux portes de l’Europe. Quant aux populations locales, elles seront tout simplement transférées dans le pays dont elles parlent la langue, l’Espagne. Par ailleurs, on apprend que le président Poutine a révoqué tous les actes ayant conduit à la dissolution de l’URSS en 1991 et que, par conséquent, les pays baltes ainsi que l’Ukraine sont réintégrés à la Russie, où le pouvoir sera désormais exercé par des gouverneurs nommés par Moscou. En conséquence, Volodymyr Zelensky est purement et simplement révoqué de ses fonctions. Enfin, le président Xi Jinping a décidé de constituer une "Grande Chine" et de mettre fin à l’indépendance des États à population majoritairement chinoise : Taïwan, mais aussi Singapour et la Malaisie. Le cas du Viêt Nam et des autres pays de la sous-région sera examiné ultérieurement, en fonction du degré de sinisation de leurs populations respectives… Fake news stupides ? Absurdités ? Oui, mais d’autres du même acabit polluent les médias depuis plusieurs jours sans que leur authenticité ne soit mise en doute, assurément parce que leur signataire est coutumier du fait. Nous sommes entrés dans l’ère de l’absurdité, celle de la force brutale et du "maa tey", celle du déni des grands principes tant chantés par les pays occidentaux qui s’en sont proclamés les inventeurs et les gestionnaires exclusifs. Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, respect de la dignité humaine, égalité des hommes et des peuples : tous ces grands principes sont aujourd’hui bafoués dans de nombreux pays d’Europe et d’Amérique du Nord, à l’intérieur comme à l’extérieur de leurs frontières. Le "bafoueur" en chef s’appelle Donald Trump, et s’il nous inquiète plus que les autres, c’est parce qu’il est capable de tout, y compris du pire, et parce qu’il a les moyens de réaliser ce qu’il promet. Ce n’est pas son principal allié – le seul qui compte à ses yeux et dont on se demande s’il n’est pas, en réalité, son manipulateur – qui l’en dissuaderait. C’est en tout cas une forfaiture que le chef du gouvernement israélien adoube ce qui n’est rien d’autre qu’une réédition des crimes ayant marqué l’histoire victimaire de son propre pays. Netanyahou fait peu de cas des paroles d’un de ses éminents compatriotes, qui disait que l’une des leçons que les Israéliens d’aujourd’hui devraient tirer des malheurs subis par leurs ancêtres est de veiller à ce que cela ne se reproduise pour personne. Mais Donald Trump ne s’en prend pas qu’aux Palestiniens. Il frappe aussi tous ceux qui bénéficiaient, peu ou prou, de l’aide américaine, et dans certains cas, il s’agit d’un acte criminel, puisqu’il met en danger la vie de millions de personnes qui en dépendaient pour leur santé ou leur survie. La suspension ou, plus radicalement, l’arrêt de l’aide américaine au développement sera douloureuse, car elle a été brutale et parce que, malheureusement, beaucoup trop de personnes ont commis l’erreur d’en dépendre. Mais, et c’est le bon côté de cette décision, elle pourrait mettre fin à plusieurs mythes entourant cette aide. Le premier de ces mythes est de croire qu’il s’agit d’une aide désintéressée et purement humanitaire. Le premier à réfuter cette assertion est d’ailleurs le mieux placé pour le faire : celui qui détient les ciseaux, le chef du "département de l’efficacité gouvernementale", Elon Musk, qui estime même qu’elle est "criminelle". Il est en tout cas de notoriété publique qu’elle cible des objectifs précis, sert avant tout les intérêts stratégiques du bailleur et a parfois des relents de renseignement, voire d’espionnage. Deuxième mythe : cette aide serait généreuse. En chiffres absolus, elle peut sembler importante, mais elle est insignifiante au regard de la richesse américaine. Les États-Unis ne se classent qu’au 25e rang mondial si l’on rapporte leur aide à leur PIB (0,24 %, contre 1,09 % pour la Norvège). Enfin, il s’agit d’une aide discrétionnaire. Pour les derniers chiffres connus, les quatre pays africains figurant dans le top 10 des principaux bénéficiaires (Éthiopie, Soudan du Sud, Nigeria, RDC – soit près de 470 millions d’habitants au total) ont reçu ensemble bien moins de la moitié de ce qu’a reçu la seule Ukraine, qui compte pourtant dix fois moins d’habitants… Une preuve supplémentaire que ce n’est pas "l’aide" qu’ils apportent aux pays pauvres qui empêchera les États-Unis d’être "great again". Une Amérique arc-boutée sur ses dollars, qui ne rêve que de plages et de terrains de golf, qui s’oppose à la promotion des droits de l’Homme, à la fourniture d’une aide humanitaire conséquente aux plus démunis, au développement durable et à la garantie du droit international, peut-elle encore être un abri sûr pour l’Organisation des Nations unies ? New York n’avait pas été choisie pour abriter son siège pour des raisons purement logistiques et stratégiques, mais aussi parce qu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis représentaient la puissance qui avait vaincu les régimes dictatoriaux et prônait la liberté et l’émancipation des peuples. Aujourd’hui, cependant, ils ont pratiquement quitté le navire onusien. Ils se sont retirés de ses organismes les plus symboliques, dont aucun pourtant ne mettait en péril le bien-être des Américains, et il n’est même pas exclu qu’ils arrêtent toute contribution à son fonctionnement ! Ils ont à nouveau claqué les portes de l’OMS et de l’UNESCO – bêtes noires de Donald Trump, chargées de veiller sur nos corps et nos esprits – ainsi que celles du Conseil des droits de l’Homme, dont la mission est de promouvoir et protéger les droits humains fondamentaux. Ils ont quitté l’Accord de Paris sur le climat, signé sous l’égide de l’ONU, qui visait notamment à fournir aux pays pauvres les moyens d’atténuer les effets du changement climatique, dont les pays développés sont les principaux responsables. Ils ont réduit drastiquement leur contribution à l’UNRWA, qui gère 6 millions de réfugiés palestiniens, 700 écoles et 500 000 élèves. Ils ont pris des sanctions contre la Cour pénale internationale, dont ils ne sont pourtant pas membres, au seul motif qu’elle s’est interrogée sur la responsabilité du Premier ministre israélien dans le génocide en cours à Gaza. Les États-Unis de Donald Trump ont ainsi renié tous les principes fondateurs de l’ONU, au point qu’il est légitime de se demander si celle-ci peut décemment maintenir son siège dans la métropole d’un pays qui lui est hostile et cherche à la discréditer. Mais c’est une question que, malheureusement, personne n’osera poser. Car si, dans leurs salons feutrés, les chefs d’État et rois du monde entier murmurent que Trump est fou ou vulgaire, aucun n’osera l’admonester. Non seulement parce qu’il est puissant, mais aussi parce qu’il est imprévisible. Nous sommes revenus à l’époque de Gengis Khan !





