Ousmane Fall · mer. 26 févr. 2025 · 5 min de lecture
Franc CFA : trois décennies après la dévaluation, l’histoire pourrait-elle se répéter ?

Entre signaux économiques préoccupants et aspirations souverainistes, l’avenir de la monnaie commune à quatorze pays africains semble plus incertain que jamais. Selon un récent article de Jeune Afrique, la montée des tensions diplomatiques entre la France et les pays du Sahel pourrait avoir des répercussions sur l’avenir du franc CFA, la monnaie commune des pays de l’UEMOA et de la CEMAC. Si une dévaluation immédiate semble écartée, les experts n’excluent pas totalement ce scénario, qui rappelle douloureusement les événements de 1994. Le 11 janvier 1994 demeure gravé dans la mémoire collective africaine. Ce soir-là, comme le rapporte Jeune Afrique, « il est 20h50 lorsqu’Antoine Ntsimi, ministre camerounais des Finances, visiblement épuisé après quarante-huit heures de négociations, s’assied face caméra, entouré d’une forêt de micros. » À ses côtés, Michel Roussin, ministre français de la Coopération. L’annonce tombe : les quatorze chefs d’État et de gouvernement des zones UEMOA et CEMAC décident de « modifier la parité du franc CFA ». Cette décision, qui divise par deux la valeur de la monnaie du jour au lendemain, provoque un véritable séisme économique et social. Comme le souligne le journal gabonais L’Union, cité par Jeune Afrique : « Après le boom de la démocratie, nous voilà dans le krach de la dévaluation. Le tout, imposé par les capitales occidentales, devenues plus que jamais maîtresses de notre destin. » Les conséquences sont immédiates et brutales. « Le prix des produits importés, comme l’essence ou la farine, double mécaniquement », précise l’article. Un mois plus tard, le 16 février 1994, Dakar s’embrase : « Visages masqués, des centaines de jeunes armés de gourdins déferlent dans le quartier du Plateau, à Dakar […]. Les affrontements sont violents et causent la mort d’au moins quatre policiers et un civil. » Ces émeutes de la faim témoignent du coût social exorbitant de cette décision. Trente ans plus tard, certains indicateurs économiques ravivent le spectre de la dévaluation. L’économiste togolais Kako Nubukpo, cité par le magazine, estime que « le franc CFA est une monnaie trop forte, surévaluée d’environ 10 % ». Il ajoute : « Même si, à court terme, l’option d’une dévaluation semble exclue, nous sommes dans une situation qui, à certains égards, rappelle celle de 1994. Les critères de convergence ne sont plus respectés depuis 2021 et il y a un dérapage budgétaire dans de nombreux pays de la zone. » La situation est particulièrement préoccupante dans la zone CEMAC, où « la croissance tourne au ralenti, l’inflation reste élevée, le surendettement menace et les réserves de change diminuent progressivement », indique Jeune Afrique. Ces « signaux d’alerte préoccupants » ont d’ailleurs conduit le président camerounais Paul Biya à réunir ses homologues lors d’un sommet extraordinaire le 16 décembre dernier. La présence du directeur Afrique du FMI, Abebe Aemro Selassie, et de l’ambassadeur français au Cameroun, Thierry Marchand, a ravivé le souvenir de 1994. Toutefois, la présidence camerounaise s’est empressée de préciser qu’« aucun ajustement monétaire n’est à l’ordre du jour », selon Jeune Afrique. Malgré ces parallèles inquiétants, plusieurs éléments laissent penser qu’une dévaluation n’est pas imminente. Comme le rappelle l’économiste malien Modibo Mao Makalou dans l’article de Jeune Afrique, « pour qu’une monnaie soit solide, il faut l’équivalent d’environ trois mois d’importations en réserve de change ». Or, les réserves de la CEMAC, bien qu’en baisse de 5 % sur un an, couvrent encore 4,4 mois d’importations. Du côté de l’UEMOA, la couverture est passée de 3,4 mois en 2023 à 3,7 mois en 2024 et pourrait même atteindre 4,5 mois d’ici la fin de l’année, selon la BCEAO. L’augmentation des exportations de pétrole et de gaz, notamment grâce à la mise en production en Côte d’Ivoire, au Niger et au Sénégal, constitue également un facteur de stabilisation. De plus, « les cours de la plupart des matières premières sont à leurs plus hauts niveaux, à l’image de l’or et du cacao, dont la Côte d’Ivoire et le Ghana sont les premiers producteurs mondiaux », précise Jeune Afrique. Bruno Cabrillac, directeur général de la Fondation pour les études et la recherche sur le développement international (Ferdi), est catégorique : « Non seulement une dévaluation est improbable, mais surtout, elle n’est pas nécessaire […]. Les banques centrales prennent les mesures adéquates pour éviter cela. De nombreux pays des deux zones ont des accords avec le FMI qui prévoient justement un renforcement des réserves de change. » Au-delà des considérations économiques, une dévaluation aujourd’hui comporterait des risques politiques considérables. Comme le souligne Kako Nubukpo, « le contexte actuel est bien plus tendu qu’en 1994. Les conséquences politiques d’une dévaluation seraient incomparables ». Dans un contexte où « les pays du Sahel et le Sénégal de Bassirou Diomaye Faye ne cachent pas leur volonté de se détacher à plus ou moins long terme de ce symbole de la colonisation », une dévaluation pourrait précipiter « l’éclatement de la zone », alerte Jeune Afrique. Si l’option d’un « réajustement de la parité monétaire » avait déjà été envisagée en 2016 pour les pays de la CEMAC, face à la chute des cours du pétrole, les dirigeants avaient alors préféré opter pour des programmes avec le FMI, conscients des troubles sociaux qu’engendrerait une dévaluation. Aujourd’hui, cette prudence semble plus que jamais de mise, alors que le franc CFA cristallise les tensions entre la France et ses anciennes colonies africaines.





