Abou Sy · lun. 6 janv. 2025 · 4 min de lecture
L'impartialité de l'État Sénégalais en péril : les nominations politiques au cœur de la polémique

La récente controverse entourant la nomination d'Aoua Bocar Ly Tall au CNRA n'est que la partie émergée d'un débat plus profond sur la nature même du service public. Peut-on encore servir l'État sans être estampillé du sceau du parti au pouvoir ? C'est un principe qui risque de s'effriter. En raison des contestations récurrentes, l'impartialité de l'État est sérieusement remise en cause. Elle est en passe de s'évaporer sous nos cieux. Par deux fois, le chef de l'État s'est retrouvé au cœur de la contestation en faisant usage de ses prérogatives constitutionnelles. Après l'épisode de Samba Ndiaye, dont la nomination au poste de président du Conseil d'administration de la SNC-HLM, en octobre 2024, a suscité une levée de boucliers, le président de la République inaugure la nouvelle année sous le signe d'une nouvelle polémique. Bassirou Diomaye Faye est au centre d'une contestation suite à sa décision de nommer la sociologue Dre Aoua Bocar Ly Tall membre du Conseil national de régulation de l'audiovisuel (CNRA). Elle fait partie d'une liste de sept autres personnes qui viennent d'être nommées membres du CNRA. Le chef de l'État a fait usage des prérogatives que lui confère l'article 44 de la Constitution, qui stipule que le président de la République nomme aux emplois civils et militaires. Alors, d'où vient cette polémique ? Si la nomination de Dre Aoua Bocar Ly Tall suscite une controverse, c'est parce qu'une partie de ses détracteurs voit en elle une farouche opposante au Pastef et à ses idées. Pourtant, ce poste requiert des qualités et des compétences que Dre Aoua Bocar Ly Tall, en tant que sociologue, possède. Ainsi, le poste n'est pas politique. D'ailleurs, dans les arguments avancés, c'est sa personne, plus que sa capacité à occuper ce poste, qui a été attaquée. Cette polémique soulève également des velléités d'instaurer une pensée unique. En tant qu'intellectuelle, les analyses de Dre Aoua Bocar Ly Tall peuvent ne pas convenir à une masse critique d'individus. Mais peut-on condamner un intellectuel pour sa pensée et sa liberté de ton ? Si l'on suit cette logique, faudrait-il être membre du parti au pouvoir, Pastef/Les Patriotes, pour servir l'État ? Cette logique peut s'avérer dangereuse pour la survie du principe de l'impartialité de l'État, garant de l'égalité des citoyens. Car cela suppose que, pour servir l'État, il faudra désormais adhérer ou être affilié au parti au pouvoir. Pourtant, peu de Sénégalais qui ont élu l'actuel régime font partie du Pastef. Un détail de taille que semble souvent oublier une partie des militants du Pastef. Cette polémique sur les nominations de certaines personnes, entretenue et défendue par les « gens du projet », semble, en outre, créditer la thèse du défenseur des droits de l'homme Alioune Tine, selon qui on assiste à « un État pastefien ». Au-delà de la polémique sur les nominations, il faut se rendre à l'évidence que la rupture voulue et théorisée par les hommes forts à la tête de l'État risque d'être affaiblie au fil des contestations, en raison de certains militants de leur parti. Une chose que semble comprendre le Premier ministre Ousmane Sonko, à qui les militants de son parti, le Pastef, attribuent une « capacité d'anticipation ». Dans la foulée du tollé qui a suivi la nomination de Samba Ndiaye, il avait rappelé la position historique du parti Pastef, qui, soulignait-il, reste ouvert à collaborer avec tous les Sénégalais convaincus par le projet et soucieux de son succès. « Le Pastef reste fermé à toute personne impliquée dans une gestion scandaleuse d'une responsabilité publique ou ayant fait preuve d'un zèle excessif dans l'inimitié contre le parti, ses leaders ou ses membres », avait-il précisé. En bon chef de ménage, comme énoncé à l'article 42 de la Constitution selon lequel le chef de l'État incarne « l'unité nationale », il avait, dans la foulée de la controverse sur la nomination de Samba Ndiaye, appelé au dépassement. « Nous venons de loin, après des heurts qui ont marqué notre pays. Nous avons souffert, et celui qui a subi le plus, Ousmane Sonko, a annoncé avoir pardonné. Nous devons faire preuve de dépassement (…) Nous avons annoncé des appels à candidature, donc nous ne nous limitons pas seulement aux gens qui font partie de nous (PASTEF). Ceux qui, par le passé, nous ont injuriés y font également partie. Les Sénégalais nous ont fait confiance grâce à notre projet, et ce projet inclut tous les Sénégalais », avait-il déclaré. Les choses semblent têtues. Malgré les appels au dépassement, le régime en place est à nouveau au centre d'une polémique sur les mêmes faits, alimentée par les mêmes acteurs. Vivement la rupture !





