Mor Amar · mar. 4 févr. 2025 · 4 min de lecture
Forces de défense et de sécurité : entre sacrifice, ingratitude et controverse au Sénégal

Souvent perçues comme les sbires de politiciens sans foi ni loi, les forces de défense et de sécurité prennent de plus en plus la parole pour exprimer leur désarroi et leur amertume. Longtemps cantonnées à un rôle ingrat, risquant leur vie de jour comme de nuit et exposant leurs familles, elles ne récoltent qu’ingratitude et opprobre, accusées d'être complices des fossoyeurs de la démocratie. Ce sont elles, les forces de défense et de sécurité, qui ont été en première ligne durant la crise qui a secoué le pays entre 2021 et 2024. Dans le cadre de l’émission de la RFM intitulée « FDS » (Focus sur la Défense et la Sécurité), l’un de leurs hauts responsables, le commissaire divisionnaire de classe exceptionnelle Masserigne Faye, a rompu le silence pour revenir sur les sacrifices consentis durant ces périodes troubles. « Beaucoup critiquent la police et les FDS sans les connaître. Si nous n'avions pas agi comme nous l'avons fait, le Sénégal serait aujourd'hui à terre. Nous ne pouvons pas tout dévoiler sur la place publique. Même pour vous accorder cet entretien, j’ai dû obtenir l’autorisation du directeur général. Ce que je peux affirmer avec certitude, c’est que si nous n’avions pas adopté cette posture, le Sénégal serait aujourd’hui dans la situation du Mali ou de la RDC », témoigne-t-il, la voix tremblante, lui qui a commandé le groupe opérationnel de Dakar de 2020 à 2024. Aujourd’hui, ce sont eux que l’on présente comme les « méchants de l’histoire », ceux qui ne mériteraient pas le pardon de la République et qui devraient répondre de leurs actes contre ce que l’on appelle pompeusement « le peuple ». Parmi ceux qui revendiquent justice et réhabilitation, on trouve pourtant des insultants publics notoires, des individus envoyés en prison sous l’ancien régime, des présumés pilleurs et pyromanes de biens privés et publics, ainsi que ceux accusés de les financer. Pourtant, ces derniers bénéficient non seulement d'un pardon officiel, mais aussi d’une réparation et des honneurs de la République. Les plus chanceux ont été élus députés ou nommés à des postes de responsabilité, tandis que la grande majorité recevra des indemnisations, l’État ayant déjà annoncé une enveloppe d’environ cinq milliards de francs CFA à cet effet. Si les victimes de violations graves des droits humains peuvent prétendre à une reconnaissance et à des indemnisations, sur quelle base déterminer qui est victime et qui ne l’est pas, alors qu’aucun tribunal ne s’est prononcé sur ces cas ? Peut-on affirmer que toutes les personnes arrêtées lors des manifestations étaient innocentes ? Et qu'en est-il de ceux dont les biens ont été détruits, ou encore des agents des forces de l’ordre qui ont risqué leur vie pour protéger la République ? Ces interrogations remettent en question une initiative gouvernementale qui semble considérer tout détenu des manifestations comme une victime, tandis que ceux qui ont appliqué la loi, magistrats et FDS, sont perçus comme des bourreaux. Qui acceptera demain de protéger l’État si, lors de la prochaine crise, les forces de l’ordre sont systématiquement jetées en pâture ? Il est indéniable que des dérives ont eu lieu au sein des forces de défense et de sécurité. Mais les manifestants ont également commis des exactions. Des policiers et des gendarmes ont failli perdre la vie. D'autres ont mis en danger leurs familles pour que la République demeure debout. Le témoignage du commissaire Masserigne Faye révèle une partie des menaces qui pesaient sur le pays. Lors des émeutes à l’université Cheikh Anta Diop, certains manifestants ont tenté d’incendier la Direction de l’automatisation des fichiers (DAF) et la Direction générale des élections (DGE). « Mes éléments m’ont appelé pour me dire qu’ils étaient dépassés. J’ai mobilisé des renforts et avons encerclé la foule. Finalement, nous avons réussi à disperser les manifestants et à sauver ces institutions stratégiques », raconte-t-il. Toutefois, des accusations de violences excessives pèsent sur certaines unités des FDS. Des enquêtes indépendantes devront faire la lumière sur les cas de torture et les morts survenues lors des manifestations. L’un des principaux reproches faits aux FDS est d’avoir toléré la présence de nervis parmi eux, ce qui a créé un profond malaise interne. Malgré les critiques, Masserigne Faye reste une figure respectée au sein des Nations Unies pour son rôle dans le maintien de l'ordre dans des zones de conflit comme Kidal, Gao et Tombouctou au Mali, ainsi qu’au Nord-Kivu en RDC. Profondément croyant, il exprime sa gratitude de n’avoir perdu aucun de ses hommes durant la crise. « J'aurais pu rester aux Nations Unies, où je gagnais six fois mon salaire actuel. Mais j'ai fait un choix patriote », confie-t-il. Qui, demain, reconnaîtra les sacrifices des policiers et gendarmes qui ont empêché le Sénégal de sombrer dans le chaos ?





