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Perspectives

Abdou Aziz Diop (avec raQtaQ) · mer. 12 févr. 2025 · 4min de lecture

Cheikh Anta Diop : visionnaire de l’industrialisation et de la souveraineté énergétique de l’Afrique

Cheikh Anta Diop : visionnaire de l’industrialisation et de la souveraineté énergétique de l’Afrique
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Pour toute personne souhaitant s’initier à l’œuvre monumentale du savant sénégalais, Les fondements économiques et culturels d’un État fédéral d’Afrique noire constitue une porte d’entrée privilégiée, grâce à son exceptionnelle dimension pédagogique. Si, chaque 7 février, en commémorant son rappel à Dieu, un.e jeune Sénégalais.e me demandait par quel texte commencer pour explorer l’œuvre du Professeur Cheikh Anta Diop (1923-1986), je lui recommanderais sans hésiter celui-ci : Les fondements économiques et culturels d’un État fédéral d’Afrique noire (édition revue et corrigée, Présence Africaine, 1974). Dès l’introduction de cet ouvrage, l’élève ou l’étudiant.e gagne rapidement en maturité intellectuelle au contact du savant sénégalais, avant même d’avoir dévoré son essai majeur. Pourtant, le nom de Cheikh Anta Diop est souvent associé au Carbone 14, alors qu’il aurait été plus juste de mettre en avant ses travaux en géochimie isotopique. Ces derniers, notamment ses recherches sur la datation, lui ont permis de consolider ses conclusions scientifiques à destination de la communauté académique mondiale. En voici un extrait significatif : « On croit pouvoir (…) suppléer à l’absence d’idées, de souffle, de perspectives révolutionnaires par un langage injurieux, extravagant et ténébreux, oubliant que la qualité essentielle du langage authentiquement révolutionnaire est la clarté démonstrative fondée sur l’objectivité des faits, leurs rapports dialectiques, et qui entraîne irrésistiblement la conviction du lecteur lucide. » (pp. 5-6) Dans Les fondements..., les analyses de l’auteur sur la souveraineté énergétique et l’industrialisation de l’Afrique restent aujourd’hui d’une pertinence frappante. Elles suffisent à balayer les discours souverainistes pompeux sur l’économie africaine et appellent à une action résolue et structurée. Se posant en apôtre d’une « spécialisation industrielle des territoires » plutôt que d’une « autarcie industrielle », Cheikh Anta Diop envisage une zone industrielle tropicale englobant le Sénégal, le Mali et le Niger. Après des développements approfondis sur les énergies hydraulique, solaire, atomique et thermonucléaire, il ne cite explicitement son pays que pour l’énergie éolienne : « Les éoliennes conviendraient merveilleusement, dans une première phase, pour l’irrigation des sols et l’abreuvage du bétail dans les régions arides et semi-désertiques du Sénégal, telles que le Ferlo, le Cayor, une partie du Baol et le Djambour. » Les alizés soufflant sur la côte ouest-africaine confortaient cette idée à une époque où le vent contribuait déjà à 15 % des besoins énergétiques du Danemark, pays du Nord de l’Europe. Dans les années 1960 et 1970, Cheikh Anta Diop identifiait la région de Djander comme propice à l’exploitation de l’énergie thermique des mers, un potentiel qui reste vraisemblablement d’actualité. Il soulignait alors l’intérêt du principe de Carnot, basé sur la différence de température entre la surface et les profondeurs marines. Cette technologie, bien que reposant sur une température inférieure au point d’ébullition de l’eau, permet, après dégazage de l’eau de mer, de générer de la vapeur sous vide et d’alimenter des turbines. Très tôt, il suggéra l’étude de la rentabilité des usines marémotrices à l’embouchure du fleuve Sénégal, un projet visant à stocker l’eau en période de haute marée pour en libérer l’énergie lors de la basse marée, à l’image des barrages hydroélectriques. L’équipement des estuaires du Sine-Saloum, de la Gambie et de la Casamance s’inscrivait dans cette même logique. Cheikh Anta Diop proposa également la relance du gigantesque projet du barrage de Gouina, situé au Mali, en amont de Kayes. Ce barrage devait assurer l’irrigation de toute la haute vallée, réguler le cours du fleuve Sénégal pour la navigation et produire une quantité massive d’électricité industrielle. Il écrivait en 1974, quatorze ans après la première édition de Les fondements économiques et culturels d’un État fédéral d’Afrique noire : « L’interconnexion des lignes de haute tension collectant l’énergie produite par la cascade d’usines installées en amont du barrage (…) ne poserait aucun problème technique particulier de transport. » Passant de l’énergie à l’industrialisation de la zone tropicale qu’il avait délimitée, Cheikh Anta Diop accorda une attention particulière à l’industrie textile, qu’il associa à la production de matières colorantes. Il considérait cette dernière comme une industrie sœur, destinée à utiliser comme matière première le charbon pauvre du Nigeria, dont la distillation fournirait les dérivés cycliques nécessaires à l’impression des tissus. Il y voyait les prémices d’une politique de plein emploi, dont les retombées permettraient notamment de revitaliser des villes comme Saint-Louis, où, écrivait-il, « abonde une gracieuse main-d’œuvre féminine [toujours] inemployée ». Enfin, fidèle à sa vision pragmatique et futuriste, Cheikh Anta Diop préconisait naturellement l’utilisation des ressources énergétiques africaines pour transformer sur place les matières premières du continent. Son ambition ? Faire de l’Afrique un « paradis terrestre » en anticipant les hésitations et atermoiements d’aujourd’hui.