Sunulife · dim. 26 avr. 2026 · 4 min de lecture
Le chant des rizières : une immersion dans le sud sénégalais

Le jour se lève sur la Casamance comme une promesse murmurée. La lumière, encore hésitante, glisse sur les palétuviers et vient caresser l'eau calme du fleuve. Je suis accoudé au bastingage d'une pirogue, le bois usé sous mes doigts, le moteur toussotant un rythme paresseux. L'air est lourd de senteurs mêlées : l'argile humide, le poisson grillé d'un village encore invisible, le parfum entêtant des fleurs de manguiers. Ici, le temps n'a pas la même texture. Il s'étire, se plie, s'adapte aux marées et aux saisons des pluies. Ce n'est pas un voyage vers un lieu, mais vers une manière d'être. Nous remontons un bolong, ces bras de mer qui pénètrent la terre comme des veines. Les rives sont un patchwork de verts : les palétuviers aux racines aériennes, les palmiers à huile qui balancent leurs frondes, et plus loin, les rizières qui épousent les courbes du terrain. Les femmes, le pagne noué haut, travaillent courbées, repiquant les jeunes pousses avec une précision qui semble ancestrale. Leurs gestes sont lents, économes, mais d'une efficacité qui défie le temps. Elles ne lèvent pas la tête quand nous passons ; nous ne sommes qu'une ombre sur l'eau, un bruit de moteur que le vent emporte. Le guide, un vieil homme au visage creusé par les soleils, s'appelle Sékou. Il parle peu, mais ses silences sont éloquents. Il connaît chaque méandre, chaque village caché derrière les mangroves. « Ici, dit-il en montrant un bouquet de fromagers, les esprits de la forêt veillent. » Il ne précise pas. Il n'en a pas besoin. La forêt elle-même semble retenir son souffle, habitée d'une présence invisible. Nous accostons sur une plage de sable blanc, bordée de cocotiers penchés. Un groupe d'enfants sort de l'eau, riant, leurs corps luisants de gouttelettes. Ils nous entourent, curieux mais pas insistants. L'un d'eux offre une noix de coco fraîchement ouverte, l'eau encore tiède. Je bois, et le goût est celui de l'enfance, de l'insouciance, de tout ce qui est pur. Le soir tombe, et avec lui, la chaleur s'apaise. Nous dînons sous une paillote, les pieds dans le sable. Le poisson, pêché le matin même, grésille sur un feu de bois. Le riz, celui des rizières que nous avons vues, est parfumé, légèrement collant, mêlé de légumes et d'épices douces. La lune se lève, ronde et orange, éclairant la mer d'une lumière de miel. Sékou sort une kora, tend les cordes. La musique est douce, mélancolique, elle raconte une histoire de départs et de retours, d'amours et de guerres oubliées. Les notes s'envolent dans la nuit, portées par la brise. Je ferme les yeux. Je ne suis plus un touriste, plus un étranger. Je suis un invité, un témoin, une oreille qui écoute. Le lendemain, nous partons avant l'aube. Le ciel est encore noir, piqué d'étoiles. La pirogue glisse sur l'eau comme un fantôme. Les mangroves se réveillent à peine : un cri d'oiseau, un clapotis, le froissement des feuilles. Nous allons vers les îles du delta, là où les villages sont encore plus isolés, où l'électricité est un luxe et où le temps semble s'être arrêté. Sur l'île de Karabane, les ruines coloniales témoignent d'une histoire douloureuse, mais la vie a repris ses droits. Les enfants jouent au football sur la plage, les femmes préparent le repas, les hommes réparent leurs filets. Le passé est là, dans les pierres moussues, mais il n'écrase pas le présent. Il l'accompagne, en toile de fond. Ce voyage en Casamance n'est pas une fuite. C'est une rencontre. Avec une terre qui résiste, une culture qui vit, des gens qui accueillent sans rien demander. Chaque rizière est un poème, chaque bolong une phrase, chaque village une strophe. Et moi, je repars avec le chant des rizières dans la tête, une mélodie que je n'oublierai pas.





