Sunulife · dim. 26 avr. 2026 · 2 min de lecture
Soko : le marché comme métaphore du corps féminin noir

J'ai horreur du marché. C'est probablement la chose la plus anti-africaine que j'aie jamais dite. En tant que femme noire, voluptueuse, à la chevelure rebelle qui défie tout ce que Newton a pu établir, cette opinion ne devrait pas être mienne. Pourtant, elle l'est. Le Soko exige trop de moi : de mon corps, de mon temps, de mon être. Il me somme d'être visible tout en me rappelant que cette visibilité a un prix. Dans son essai « Soko », Ngito Makena ne se contente pas de décrire un lieu ; elle en fait le théâtre d'une expérience corporelle et sociale propre aux femmes noires. Le marché, traditionnellement espace de vie, de commerce et de communauté, devient ici une scène où se joue le drame du regard. Chaque étal, chaque marchande, chaque client est un miroir tendu à la narratrice, lui renvoyant une image qu'elle n'a pas choisie. Makena tisse avec finesse la toile des attentes : être femme noire, c'est devoir incarner la joie, l'abondance, la disponibilité. Le corps noir féminin est un texte que les autres lisent sans permission. La chevelure « indomptée » n'est pas seulement un détail esthétique ; elle est un manifeste contre la gravité sociale qui voudrait que nous nous conformions, que nous soyons lisses, dociles, prévisibles. L'autrice ne se contente pas de dénoncer ; elle explore les failles de cette assignation. Entre le désir d'appartenance et la nécessité de s'affranchir, la narratrice oscille, cherche une troisième voie. Le marché, avec son chaos organique, devient alors le lieu d'une réappropriation possible : non plus subir le regard, mais le défier, le détourner. « Soko » est un texte qui résonne au-delà du kiosque à légumes. Il parle de la manière dont les espaces quotidiens sont politiques, dont le corps noir est un champ de bataille. Makena écrit avec une précision chirurgicale, chaque phrase est un scalpel qui dissèque les couches de sens. On sort de cette lecture avec une conscience aiguë : aimer ou détester le marché n'est jamais anodin. Ce qui fait la force de cet essai, c'est qu'il ne conclut pas. Il laisse la narratrice — et nous avec elle — dans l'entre-deux, entre l'héritage et l'émancipation. Peut-être est-ce là la seule position honnête : refuser d'être définie par le lieu, par le regard, par l'histoire. Et inventer, chaque jour, une manière d'être au monde qui nous appartienne.




