Sunulife · mer. 8 janv. 2025 · 4 min de lecture
Attention à la colère d’une femme trahie ! : « La vieille qui marchait dans l’amer. »

Depuis 30 ans, la petite cité de Colobane, endormie dans la chaleur poussiéreuse du Sahel, est plongée dans la misère et la famine. Lorsqu’est annoncé, après trois décennies d’absence, le retour au pays de Linguère Ramatou, devenue multimillionnaire, la ville s’embrase et entrevoit des jours meilleurs. Les habitants espèrent que le retour de cette vieille dame, « plus riche que la Banque mondiale », relancera leur économie et transformera leur quotidien. Linguère, majestueuse, vêtue de noir et d’or, arrive accompagnée de sa cour. Elle est accueillie comme une reine par une délégation officielle et une foule en liesse, témoignant « de la tendresse d’une ville qui retrouve son enfant ». On lui adresse un discours pompeux, où, sournois et intéressés par ses largesses, les habitants chantent sa bienveillance et ses louanges. Malheureusement pour eux, Linguère n’est pas revenue par nostalgie, mais pour une raison bien plus subversive. Elle propose aux habitants de Colobane un marché simple : elle leur offrira 100 milliards de francs, à une condition : que son ancien amant, l’épicier local et futur maire Draman Drameh, soit condamné à mort pour l’avoir autrefois trahie. En 1945, lors d’un procès en paternité, Draman avait nié être le père de l’enfant de Linguère et avait produit deux faux témoins prétendant avoir également couché avec elle. Humiliée, marquée au fer rouge par le jugement du tribunal, Linguère avait dû fuir le village, sombrant dans la prostitution et perdant son bébé, avant de faire fortune bien des années plus tard. Aujourd’hui, la vieille dame est déterminée à laver son honneur jusqu’à ce qu’il redevienne pur. À celui qui a choisi une vie d’épicier fauché et lui a imposé la sienne, elle ne laisse qu’une alternative : la mort. D’abord outrés et sous prétexte de protéger leur ami, les habitants de Colobane rejettent cette offre inacceptable : « Nous sommes en Afrique, mais la sécheresse n’a pas encore fait de nous des sauvages ! » s’indignent-ils, face aux ricanements de Linguère, qui leur lance : « J’attendrai. » Puis, appâtés par les milliards, les bonnes gens de Colobane changent peu à peu d’attitude envers Draman. De manière insidieuse, ces « hyènes » tentent de lui faire comprendre qu’il est temps de prendre ses responsabilités et, sans se salir les mains, le poussent à envisager que son suicide serait la meilleure solution pour tous. Craignant pour sa vie, Draman cherche de l’aide à la mairie et à la police, criant à la provocation au meurtre… mais tout le monde lui tourne le dos. Comme souvent dans les œuvres de Dürrenmatt (dont la pièce La Visite de la vieille dame est adaptée ici pour la deuxième fois au cinéma après The Visit (1964) de Bernhard Wicki, avec Ingrid Bergman et Anthony Quinn), la question de la responsabilité est explorée sous tous ses angles : comment y échapper et comment, tout en manipulant son voisin, la rejeter sur lui… Conte cruel sur la lâcheté, l’avarice et la corruption, fable féroce sur le pouvoir de l’argent, Hyènes est aussi une métaphore de l’Afrique dépendante de l’aide occidentale. Le film révèle avant tout l’hypocrisie de tous les camps : celle des habitants, bien sûr, mais aussi celle de Draman et ses erreurs passées, sans oublier la duplicité des attitudes doucereuses de Linguère, uniquement motivée par sa vengeance. La scène finale, d’une cruauté à en devenir drôle, est particulièrement marquante. Il faut voir la foule inquisitrice de Colobane, prête à lyncher Draman tout en clamant haut et fort : « C’EST POUR LA VÉRITÉ, PAS POUR L’ARGENT », convaincue du bien-fondé du sacrifice de leur « ami ». Comme le répète Linguère avant de savourer sa victoire : « Le monde a fait de moi une putain. Je veux faire du monde un bordel. » Son plan cruel accompli, Linguère révèle les habitants de Colobane pour ce qu’ils sont vraiment : des hyènes qui, tel ce vautour tournoyant au-dessus de Draman tout au long du film, attendent simplement de récupérer les morceaux.





