Une Journée Ordinaire sous la Chaleur Tropicale
C’était une journée brûlante en Casamance, dans le sud du Sénégal, où le soleil implacable semblait tout consumer. En début d’après-midi, je revenais de Ziguinchor avec deux de mes employés, Augustin et Mass. Nous avions décidé de faire une halte dans une ferme d’élevage de crocodiles, curieux de découvrir des idées pour prendre soin des bébés crocodiles que j’avais récemment acquis. Quelques semaines plus tôt, des enfants du village d’Elinkine, où je m’étais installé depuis quelques mois, m’avaient vendu ces petits reptiles. Ils les avaient trouvés dans une mare près de chez eux et, flairant une opportunité, avaient décidé de les proposer au « blanc » nouvellement arrivé.
La visite à la ferme se déroulait dans une ambiance légère, ponctuée de rires et de discussions animées. Mais soudain, une sensation étrange m’envahit. Une chaleur interne, différente de celle du climat tropical, commença à se propager dans mon corps à une vitesse alarmante. J’avais déjà connu cette sensation par le passé : les prémices d’une crise de paludisme. Cependant, celle-ci s’annonçait bien plus intense que les précédentes.
Une Course Contre la Fièvre
Je me tournai vers Augustin et Mass, tentant de garder un ton calme malgré l’urgence qui montait en moi. « Les gars, j’ai une crise de palu qui arrive. » Ils éclatèrent de rire, pensant sans doute que j’exagérais. Mais j’étais le seul à savoir conduire, et il était impératif de rentrer à Elinkine avant que la fièvre ne me rende incapable de tenir le volant. La sensation était curieuse : une chaleur insidieuse qui gagnait du terrain, accompagnée d’une fatigue écrasante qui s’installait rapidement.
En chemin, nous nous arrêtâmes à Oussouye, où je me précipitai à la pharmacie. Après avoir décrit mes symptômes, le pharmacien me tendit du Quaterne, un médicament antipaludique. De retour à Elinkine, un passage au poste de santé confirma le diagnostic. À peine deux heures après le début des symptômes, j’étais déjà chancelant, luttant pour garder les yeux ouverts. Au campement que je gérais, je saluai brièvement les clients avant de m’effondrer sur un matelas posé à même le sol dans le bureau jouxtant la salle de restaurant.
Plongé dans la Brume de la Fièvre
Ce qui suivit reste flou. Mon corps alternait entre des frissons incontrôlables et une transpiration abondante. Des tremblements violents me secouaient, et je sombrais dans un état de somnolence étrange, entre veille et inconscience. J’entendais des voix – celles des clients dans le restaurant, peut-être – mais je ne parvenais ni à comprendre leurs paroles ni à leur répondre. Le temps semblait s’étirer, insaisissable. Était-ce le jour ou la nuit ? Je n’en avais aucune idée.
Dans cet état de délire, une présence inattendue fit irruption. Déguenne, une jeune femme avec qui je venais de rompre, entra dans la pièce. Malgré la fièvre, la colère de notre séparation refit surface. Je réussis à articuler : « Qu’est-ce que tu fais là ? » Elle répondit qu’elle venait récupérer ses affaires. « Prends-les et va-t’en ! » lui lançai-je, épuisé mais encore capable de ressentiment.
Elle insista, remarquant mon état. « Qu’est-ce que tu as ? »
« Palu, tu le vois bien ! »
« Tu t’es soigné ? »
« Oui, c’est bon, laisse-moi maintenant. »
La conversation s’arrêta là, ou du moins, c’est ce dont je me souviens. Elle partit, et je replongeai dans un sommeil agité, secoué par des vagues de fièvre et de tremblements. Mon téléphone sonna à plusieurs reprises. C’était Déguenne, encore. « Viens à la maison », répétait-elle. À bout de forces, je finis par ne plus répondre, ignorant la sonnerie qui résonnait dans le vide.
Une Aggravation Inquiétante
Le deuxième jour de la crise, mon état s’était aggravé. J’étais presque comateux, terrassé par une faiblesse que je n’avais jamais connue, même lors de mes pires grippes. Cela faisait à peine dix-huit mois que je vivais en Casamance, et c’était ma troisième crise de paludisme. Chacune semblait plus violente que la précédente, et je commençais à me demander combien de temps je pourrais supporter cela.
Augustin vint me voir, probablement le matin. « Tu devrais aller voir Déguenne », me dit-il. Je refusai, trop faible pour envisager de bouger, et encore moins pour conduire. Il insista, révélant qu’elle l’avait appelé. Dans un élan mêlé de détermination et de désespoir, il proposa de me porter jusqu’à chez elle, à plus d’un kilomètre. L’image d’Augustin me transportant sur son dos à travers le village me fit presque sourire, malgré mon état.
Finalement, il opta pour une solution plus audacieuse : me conduire dans ma propre voiture, bien qu’il n’ait jamais touché un volant de sa vie. « Tu vas me montrer », déclara-t-il avec une assurance déconcertante. À bout de forces, je n’avais plus la volonté de m’opposer. Il me porta jusqu’à la voiture, et ce qui suivit fut une aventure chaotique. Je lui expliquai tant bien que mal comment embrayer et accélérer. La voiture calait à chaque tentative, avançant par soubresauts. Par un miracle inexplicable, nous finîmes par traverser le village en première, dans une série de secousses dignes d’un rodéo. Épuisé, je somnolais à moitié lorsqu’Augustin me déposa, ou plutôt me porta, chez Déguenne.
Une Guérison Mystérieuse
Je ne sais combien de temps je dormis, mais à mon réveil, Déguenne était là, veillant sur moi. Elle me demanda si je pouvais m’asseoir. Avec difficulté, j’y parvins. Elle sortit alors une bouteille de verre enveloppée de chiffons usés, contenant un liquide clair. « Bois », m’ordonna-t-elle.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« De l’eau d’un marabout de Touba. »
Sceptique, je ne pus m’empêcher de plaisanter : « Tu veux me marabouter ? »
Elle sourit légèrement. « Pourquoi crois-tu que je n’ai jamais de crise de palu ? »
Après un moment d’hésitation, je décidai de lui faire confiance. Qu’avais-je à perdre ? Je bus trois verres de cette eau, puis, suivant ses instructions, j’en versai sur ma tête à trois reprises. Épuisé par l’effort, je sombrai à nouveau dans le sommeil.
Quand Augustin revint me chercher – toujours en voiture, avec une conduite légèrement moins désastreuse – je me sentais différent. La fièvre semblait s’être apaisée. Et depuis ce jour, je n’ai plus jamais eu de crise de paludisme.
Mysticisme ou Simple Coïncidence ?
Était-ce l’eau bénie du marabout ? Mes anticorps qui avaient enfin triomphé du parasite ? La chance, ou peut-être un mélange de tout cela ? Je ne le saurai jamais avec certitude. Mais au fond de moi, je crois en la puissance des croyances et des rituels de cette terre mystique qu’est la Casamance. Cette expérience, mêlant maladie, tradition et réconciliation inattendue, m’a marqué à jamais. Elle m’a appris que, parfois, la guérison vient d’endroits qu’on n’aurait jamais imaginés.