L'impôt de l'autonomie
À l’étranger, l’autonomie née de l’absence de réseau est d’abord une stratégie de survie efficace. Mais ce réflexe persiste après l’amélioration de la situation et devient identitaire. Il faut alors reconnaître que faire soi-même peut coûter plus cher que déléguer.

Personne n'arrive avec un carnet d'adresses. C'est le point de départ, et il explique presque tout ce qui suit.
La première année à l'étranger s'organise autour d'une absence : pas de cote de crédit, pas de recommandation, pas d'oncle qui connaît quelqu'un, pas de cabinet de famille. Les institutions qui, ailleurs, se traversent par relation se traversent ici par soi-même. On lit les formulaires. On apprend le vocabulaire administratif. On appelle trois fois parce que la première réponse était fausse. On devient, par nécessité, son propre comptable, son propre traducteur, son propre avocat officieux.
Ce n'est pas de l'avarice. C'est de l'apprentissage sous contrainte, et il fonctionne. La preuve, c'est que la personne qui lit ces lignes est encore là.
Le problème apparaît plus tard, et il est d'une autre nature.
Une compétence acquise sous contrainte ne disparaît pas quand la contrainte disparaît. Elle se transforme en identité.
Quinze ans après l'arrivée, le salaire a changé, le titre a changé, le quartier a changé. Le réflexe, lui, est resté intact : avant d'engager quelqu'un, essayer soi-même. Et comme le réflexe a produit tous les succès antérieurs, il paraît confirmé par les résultats plutôt que démenti par eux.
Dans les diasporas africaines, où la débrouillardise est souvent un badge d’honneur, à quel moment cette autonomie cesse-t-elle de nous sauver pour commencer à nous coûter du temps, de la présence et de la paix — et qu’accepterions-nous de déléguer sans avoir l’impression de trahir nos origines ou de perdre le contrôle ?
