L'idéologie de ceux qui n'en ont pas
Le texte distingue deux formes d'idéologie : l'une, explicite, fonde un projet de société et se combat ouvertement ; l'autre, dissoute dans le sens commun, se présente comme une évidence naturelle. Cette dernière est plus insidieuse car elle fait oublier qu'elle a découpé le réel avant de l'exposer.

Une idéologie est autre chose qu’un projet ou une opinion. Elle est l'opération par laquelle un pouvoir convertit sa contrainte en consentement, et sa forme la plus achevée n'est pas le grand récit qui s'affiche, mais le fait nu qui se croit innocent. C'est cette forme qu'il faut regarder, parce qu'elle a effacé ses propres traces, et qu'on ne se défie jamais de ce qui ne ressemble pas à une idée.
Reprenons par le commencement. Au premier sens, l'idéologie fonde un projet de société. Elle ordonne des valeurs, fixe un but, rassemble des forces autour d'une vision. Le socialisme et le libéralisme n'ont jamais été de pures croyances ; ils prétendent commander la vie collective et fonder les institutions qui la tiennent. Ils s'énoncent, se programment, se défendent en place publique. On peut les combattre parce qu'on peut les nommer.
Au second sens, l'idéologie se dissout dans le sens commun. Elle devient l'évidence spontanée, le « tout le monde sait que… » qui fabrique les certitudes du jour. Dire que « le marché se régule seul » ou que « l'État est par nature inefficace », c'est habiter ce registre : des opinions dominantes qui orientent les conduites sans jamais s'ériger en programme. Celle-là se combat autrement, car elle ne se présente pas comme un adversaire. Elle se présente comme le réel.
