Du tableau noir à l’arène politique, itinéraire méconnu d'Abdoulaye Wade
Avant président, Abdoulaye Wade fut élève à l’École William Ponty puis instituteur à Thiès. Il obtint une bourse pour le lycée Condorcet à Paris en 1950, révélant un parcours méconnu marqué par l’excellence et l’ambition académique.

Avocat, mathématicien, professeur agrégé d’économie, opposant politique, fondateur du Parti démocratique sénégalais (PDS), président de la République, Abdoulaye Wade a exercé plusieurs fonctions et occupé divers postes sur la scène nationale et internationale tout au long de sa carrière. Élu président en 2000, les médias l’ont vite été présentés comme « le chef d’État le plus diplômé en Afrique », tant son parcours est riche et impressionnant. Cependant, son parcours académique, politique et professionnel, qui est à la fois varié et complexe, laisse un vide sur une période spécifique et importante de sa vie. Il y a peu ou pas d’informations sur son expérience en tant qu’élève de la renommée École Normale William Ponty, (ENWP), enseignant à Thiès, maître d’internat au lycée Van Vollenhoven (devenue le lycée Lamine Guèye) et élève du prestigieux lycée Condorcet à Paris en 1950.
La présente contribution, rédigée à partir d’entretiens et de documents d’archives, cherche à éclairer un chapitre méconnu du parcours de cet homme, dont le Sénégal et l’Afrique commémorent actuellement le centenaire.
Abdoulaye Wade, est né le 29 mai 1926 à Kébémer dans l’ancien cercle de Louga. C’est dans cette ancienne province historique du Ndiambour (royaume du Cayor), que le futur président de la République du Sénégal a effectué ses premiers pas dans l’enseignement français avant de poursuivre son parcours à Saint-Louis puis à Dakar où il obtient le certificat d’études élémentaires. Il est utile de souligner également que c’est dans la même province du Ndiambour que le 5 septembre 1935 naquit Abdou Diouf, son prédécesseur à la tête du Sénégal.
« Intelligent et dévoué » pour les études, Abdoulaye Wade réussit le sélectif concours fédéral de l’école normale William Ponty (ENWP) de Sébikotane, connu sous le nom de Sébiponty. Cet établissement a été le berceau par excellence de la formation d’une multitude de cadres africains francophones, dont certains ont ensuite accédé au pouvoir en tant que chefs d’État. On y compte parmi ses anciens élèves des personnalités aussi prestigieuses que Modibo Keita, Félix Houphouët-Boigny, Hubert Maga, Hamani Diory, Emile Zinsou, et lui, Abdoulaye Wade. C’est dans ce temple du savoir que s’est inscrit dans la section enseignement primaire de l’établissement le jeune élève Abdoulaye Wade. Il eut comme camarades de classe le Sénégalais Mamadou Diop, le Dahoméen Gouton Albert Adande, le Soudanais Mory Sidibé, le Mauritanien Moctar Tidiane Bâ, le Guinéen Birama Cissokho et les Ivoiriens Wadjou Koffi, Guangou René Effi et Mori Touré. Au cours de sa formation à Ponty, il s’enthousiasme pour ses cours de psychologie générale. Ils le pousseront à s’inscrire au Certificat de psychologie générale lorsqu’il sera étudiant à Besançon. Motivé et ambitieux, Abdoulaye Wade réussit son examen de fin de formation à l’ENWP avec la mention Assez Bien.
Devenu désormais instituteur surnuméraire du cadre commun de l’enseignement primaire de l’AOF, le normalien est affecté à l’école urbaine de Thiès le 30 octobre 1947. À cette époque, la plupart des diplômés de cet établissement étaient affectés dans des « postes de brousse » au début de leur carrière. Aussi, pour le jeune Abdoulaye Wade, l’affectation à Thiès constituait-elle une position relativement privilégiée. En effet, la ville occupait une position stratégique au sein de l’AOF en raison de son statut de carrefour ferroviaire majeur favorisant les échanges et les interactions entre diverses populations de la fédération.
Dirigeant une classe du cours élémentaire première année (CE1) comprenant un effectif assez important (59 élèves), Abdoulaye Wade se fit vite remarquer par ses supérieurs hiérarchiques. L’inspecteur de l’Enseignement, M. Bernard, le présenta comme un enseignant « débutant qui a de la bonne volonté et de l’autorité » sur ses élèves. La plupart des instituteurs de sa génération avaient une vocation d’instituteur et d’y faire carrière, Abdoulaye Wade, lui, rêvait de faire des études universitaires et de compter parmi les meilleurs de sa génération. Une fois installé à Thiès, le jeune instituteur, animé de fortes ambitions intellectuelles et professionnelles orienta rapidement ses perspectives vers d’autres horizons. Son séjour dans cette ville ne constituait qu’une étape de transition dans son parcours. Nourrissant des aspirations académiques plus élevées, il envisagea de quitter Thiès afin de poursuivre sa formation dans les établissements secondaires de Dakar, avec pour objectif l’obtention du baccalauréat. « Je n’étais pas affecté à Thiès pour rester longtemps, mon ambition était de poursuivre les études » se souvient-il. Abdoulaye Wade saisit l’occasion de la publication d’une note rectorale de la direction de l’Enseignement ouvrant la voie aux instituteurs désireux de se perfectionner pour continuer leurs études. Toutefois, les débuts de sa carrière d’instituteur furent temporairement interrompus par ses obligations de service militaire. Abdoulaye Wade effectua, ainsi, son service militaire en octobre 1948 avant d’être libéré un an plus tard en tant que soldat de deuxième classe affecté au 7e régiment des Tirailleurs sénégalais (RTS) à Ouakam (Dakar).
Abdoulaye Wade réintégra l’enseignement et fut affecté comme maître d’internat au Lycée Van Vollenhoven (devenu le lycée Lamine Guèye). Au cours de son séjour professionnel dans cet établissement, il est jugé par l’inspecteur d’Académie, M. Fajadet, comme « un jeune homme consciencieux, dévoué ayant donné entière satisfaction ». Tout en remplissant ses fonctions de maître d’internat, l’ancien « pontin » s’investit pour préparer la première partie du baccalauréat qu’il obtint en octobre 1949. Abdoulaye Wade est un élève dont la mémoire et la capacité de travail le préparent logiquement au succès. Il remporte le prix de mathématique et d’histoire la même année, précise-t-il. Ses résultats aux examens et concours lui permettent de décrocher en 1950 une bourse de la Mairie de Dakar pour poursuivre ses études en France. C’est à l’hiver 1950, que le futur président de la République et fondateur du Parti démocratique sénégalais (PDS), débarque à Paris (France).
Abdoulaye Wade, le brillant élève du lycée Condorcet
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le développement de l’école se fait sous la pression des nouveaux élus africains siégeant au Palais Bourbon (France). La France renforça sa politique d’octroi de bourses aux élèves et étudiants africains pour poursuivre leurs études en métropole. Près de 2000 lycéens et étudiants africains ou malgaches bénéficiaient ainsi de bourses dans les années 1949-1950 pour poursuivre leurs études secondaires ou supérieures en France. Le jeune lycéen Abdoulaye Wade fait partie de cette cohorte de Sénégalais qui débarquèrent à Paris à l’hiver 1950 grâce à une bourse de la municipalité de Dakar, dirigée par Maître Lamine Guèye. Il avait, à l’époque, 24 ans. Il dispose déjà d’une solide culture intellectuelle et professionnelle renforcée par son passage dans l’armée. Pour avoir fréquenté Saint-Louis, Dakar et Thiès, le jeune boursier n’est pas réellement dépaysé lorsqu’il débarque dans la capitale parisienne. Il se familiarise vite et assimile les rigueurs de la vie métropolitaine. Le Paris de l’époque, qui garde encore les stigmates de l’occupation allemande, est aussi le lieu privilégié de la formation intellectuelle et de politisation des élites africaines coloniales, à l’image de Léopold Sédar Senghor, Mamadou Dia. Abdoulaye Wade y est d’ailleurs devancé par ses ainés comme Cheikh Anta Diop.
Il n’y reste pas assez longtemps pour vivre et participer au bouillonnement politique et intellectuel. En débarquant dans la capitale française pour les études, Abdoulaye Wade nourrissait l’intention « d’être ingénieur ». « C’est par hasard que je suis allé au lycée », déclare-t-il, où il s’inscrit finalement le 28 février 1950 au lycée Condorcet du nom du philosophe et mathématicien français, Nicolas Condorcet. Crée en 1803, ce lycée était réputé pour l’excellence de sa formation. Il accueillait les élèves les plus brillants de la capitale française. L’écrivain Marcel Proust, le socialiste Jean Jaurès et le philosophe Henri Bergson y ont fait aussi leurs humanités, peut-on lire dans le site de l’établissement. C’est dans ce lycée d’excellence, situé dans le 9e arrondissement de Paris, que Abdoulaye Wade mit à l’épreuve son intelligence et ses talents face à d’autres esprits brillants. Il ne fallut pas longtemps pour qu’il se distingue auprès de son professeur de mathématiques. « J’avais déjà passé la première partie du bac et je devais maintenant réussir la seconde », se remémore-t-il. Au lycée Condorcet, l’élève Abdoulaye Wade a démontré des dispositions prometteuses en mathématiques générales à l’égard de son professeur, qui fut séduit par ses réponses aux questions posées à la classe. Il se souvient qu’après son premier cours de mathématiques générales, il a immédiatement acheté, malgré sa bourse modeste, un livre de mathématiques pour approfondir ses connaissances et s’adapter aux exigences académiques élevées de ce prestigieux établissement.
Grâce à son abnégation, il réussit en juin de la même année la deuxième partie du baccalauréat mathématique. L’obtention de ce diplôme lui ouvre les portes de l’enseignement supérieur. Pour démarrer sa carrière d’étudiant, Abdoulaye Wade choisit, dès lors, de quitter la capitale française pour s’installer à Besançon, qui sera sa ville d’adoption pendant de nombreuses années. Les années 1950 marquent le début de la formation universitaire et de l’engagement syndical et politique en faveur de la libération du Sénégal et de l’Afrique. Cette nouvelle page d’histoire le fait passer du tableau noir à l’arène politique et syndicale.
Comment l’expérience d’enseignant d’Abdoulaye Wade à l’École William Ponty a-t-elle pu influencer sa vision du leadership et son passage de l’éducation à la politique, dans un contexte africain postcolonial ?
