Introduction
Le 1er décembre 1944, dans un camp militaire à Thiaroye, au Sénégal, les forces coloniales françaises ont ouvert le feu sur des soldats ouest-africains non armés qui avaient combattu pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale. Ces soldats, membres des Tirailleurs sénégalais – une unité d'infanterie coloniale recrutée à travers l'Afrique occidentale française – ont été massacrés après avoir réclamé leurs salaires impayés et un traitement équitable. Les rapports officiels français font état de 35 morts, mais les historiens et activistes estiment que le bilan pourrait atteindre 300 à 400 victimes. Le massacre de Thiaroye reste l'un des épisodes les plus sombres de l'histoire coloniale française, enveloppé de secret, de déni et de controverses pendant des décennies. Cet article explore l'histoire réelle, les controverses et la tuerie brutale de ces soldats, en s'appuyant sur des récits historiques, des documents déclassifiés et les efforts en cours pour révéler la vérité.
Le contexte : les tirailleurs sénégalais et la Seconde Guerre mondiale
Les Tirailleurs sénégalais n'étaient pas exclusivement sénégalais, mais incluaient des soldats de toute l'Afrique occidentale française, y compris les actuels Mali, Guinée, Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Bénin, Tchad et Niger. Recrutés depuis 1857 pour renforcer les campagnes coloniales françaises, ils ont joué un rôle clé dans les deux guerres mondiales. Pendant la Seconde Guerre mondiale, environ 120 000 soldats coloniaux ont combattu lors de la bataille de France en 1940, subissant de lourdes pertes – environ 10 % d'entre eux ont péri au combat ou ont été massacrés par les forces allemandes, comme à Chasselay. Beaucoup ont été capturés et détenus dans des camps de prisonniers de guerre allemands (Frontstalags), où ils ont enduré des conditions difficiles, bien que les allégations françaises d'un traitement préférentiel par les Allemands pour saper la loyauté coloniale manquent de preuves.
Après la libération de la France en 1944, les tirailleurs survivants ont été rapatriés en Afrique de l'Ouest. En novembre, environ 1 600 à 1 950 soldats, dont beaucoup d'anciens prisonniers de guerre, ont été rassemblés au camp militaire de Thiaroye, à 15 kilomètres de Dakar. Ces hommes, qui avaient combattu avec courage et enduré des années de captivité, s'attendaient à recevoir leurs salaires promis et leurs primes de démobilisation. Au lieu de cela, ils ont été confrontés à une discrimination systématique, à des salaires inégaux par rapport aux soldats français blancs et à des retards administratifs.
L'étincelle : une demande de justice
Les tensions à Thiaroye sont nées de différends sur les salaires impayés et les primes de démobilisation. Avant de quitter la France, les tirailleurs s'étaient vu promettre le paiement de leurs arriérés pour leur service et leur captivité, mais les paiements étaient incohérents. Certains ont reçu des sommes partielles dans des centres de transit comme La Flèche, Versailles ou Rennes, tandis que d'autres n'ont rien reçu. Une proposition ministérielle française visant à aligner leur rémunération sur celle des soldats français a été rejetée, accentuant la frustration des soldats.
Le 21 novembre 1944, les tirailleurs sont arrivés à Thiaroye, espérant une résolution. Au lieu de cela, une circulaire française du 16 novembre stipulait que les paiements auraient dû être réglés en France, rejetant effectivement les revendications des soldats. Un reçu remis aux soldats à Morlaix, en France, détaillait les sommes dues, mais une note française du 4 décembre 1944 affirmait que l'État ne leur devait rien – une décision que les historiens attribuent à des ordres de haut niveau pour éviter toute responsabilité.
Le 25 novembre, un groupe de tirailleurs, devant partir pour Bamako, a refusé de quitter le camp tant que leurs paiements n'étaient pas réglés. Cet acte de défi a exacerbé les tensions. Le 28 novembre, le général Marcel Dagnan, commandant de la division Sénégal-Mauritanie, a visité le camp. Il a été confronté à une hostilité croissante, sa voiture aurait été bloquée et peut-être endommagée. Dagnan a affirmé avoir été presque pris en otage, une version contestée par les historiens, qui notent que les soldats étaient désarmés et cherchaient le dialogue. Se sentant défié dans son autorité, Dagnan, avec l'approbation du général Yves de Boisboissel, a décidé de faire une démonstration de force.
Le massacre : un carnage planifié
Le 1er décembre 1944, à 5h30 du matin, les forces coloniales françaises – composées de trois compagnies des 1er et 7e régiments de tirailleurs sénégalais, d'unités locales de la Gendarmerie nationale, d'éléments du 6e régiment d'artillerie coloniale et d'un char M3 Stuart – ont encerclé le camp de Thiaroye. L'opération, dirigée par Dagnan et exécutée par le colonel Le Berre, était lourdement armée, avec des mitrailleuses et des véhicules blindés. À 6h30, les soldats ont été convoqués à l'assemblée. Après deux heures et demie de négociations tendues, les forces françaises ont ouvert le feu vers 8h55, selon un rapport du commandant Le Treut (modifié ultérieurement à 9h20 dans les registres officiels).
Les tirailleurs étaient majoritairement désarmés, avec un seul cas rapporté d'un soldat brandissant un couteau avant d'être désarmé. Les allégations françaises d'une mutinerie armée ne sont pas corroborées par les documents déclassifiés, qui suggèrent une préméditation. La femme d'un officier français aurait averti un cuisinier sénégalais de se cacher ce matin-là, indiquant que l'attaque était planifiée. Le bilan officiel français fait état de 35 morts, avec 34 survivants arrêtés et condamnés à des peines de un à dix ans de prison pour mutinerie. Cependant, les historiens comme Armelle Mabon et Martin Mourre estiment le nombre de morts entre 300 et 400, en se basant sur des incohérences dans le décompte des soldats (1 600 à 1 700 embarqués depuis la France, mais seulement 1 300 enregistrés à Thiaroye) et des rapports de fosses communes.
La dissimulation : une conspiration du silence
Les autorités françaises ont rapidement agi pour étouffer les détails du massacre. L'inspecteur colonial Louis Mérat a recommandé en mars 1945 de faciliter « l'oubli » pour effacer l'événement de la mémoire collective. Le massacre n'a pas été rapporté en France métropolitaine, sauf parmi les hauts responsables, et a été exclu des programmes scolaires français. Au Sénégal, le film Camp de Thiaroye d'Ousmane Sembène, qui dépeint le massacre, a été interdit en France pendant 17 ans et censuré au Sénégal, prétendument sous la pression française.
Les 34 survivants emprisonnés ont été graciés en 1947 par le président français Vincent Auriol lors d'une visite au Sénégal, mais ils n'ont pas été réhabilités, et leurs veuves se sont vu refuser des pensions de vétérans. Les récits français ont présenté les tirailleurs comme enclins à la révolte, invoquant des allégations non prouvées d'influence allemande dans les camps de prisonniers. Les documents déclassifiés révèlent des contradictions, comme des horodatages modifiés et des archives manquantes, suggérant une dissimulation délibérée.
La controverse : le bilan et les lieux de sépulture
Le nombre de morts reste une controverse majeure. Les registres officiels français mentionnent 35 décès, mais les historiens soutiennent que ce chiffre est largement sous-estimé. L'historien sénégalais Mbaye Gueye a estimé en 1995 un total de 156 disparus, tandis qu'Ousmane Sembène a avancé le chiffre de 380 victimes. L'estimation de 300 à 400 morts par Mabon et Mourre repose sur des écarts dans les archives, le décompte des balles et les témoignages de survivants. Des fouilles récentes en mai 2025 ont mis au jour des squelettes avec des balles logées, confirmant la violence du massacre, mais sans encore clarifier l'ampleur totale.
Les lieux de sépulture constituent une autre question irrésolue. Le cimetière militaire de Thiaroye contient 202 tombes anonymes, mais il n'est pas clair combien sont des victimes du massacre. Les habitants croient que le cimetière est hanté, et l'armée sénégalaise en restreint l'accès, interdisant la photographie ou le tournage. Certains historiens soupçonnent l'existence de fosses communes supplémentaires, peut-être sous un baobab, mais les fouilles se poursuivent. Biram Senghor, fils de la victime M’Bap Senghor, a exprimé son angoisse de ne pas connaître le lieu de sépulture de son père, déposant une plainte en 2024 contre la France pour « dissimulation de cadavre ».
La reconnaissance réticente de la France
Pendant des décennies, la France a minimisé le massacre, le présentant comme une réponse à une mutinerie. En 2012, le président François Hollande l'a qualifié de « répression sanglante » lors d'une visite à Dakar, promettant de partager les archives. Cependant, seuls des documents partiels ont été transférés en 2014, et beaucoup restent classés comme « sensibles ». En 2024, le président Emmanuel Macron a reconnu l'événement comme un « massacre » dans une lettre au président sénégalais Bassirou Diomaye Faye, marquant un changement de ton. Le 18 juillet 2024, six victimes ont été déclarées « mortes pour la France » par l'Office national des combattants et victimes de guerre, accordant une reconnaissance symbolique mais sans réparations.
Les historiens sénégalais, menés par des figures comme Mamadou Diouf, continuent d'exiger un accès complet aux archives françaises. Une commission parlementaire française, proposée pour mars 2025, vise à enquêter davantage, mais le scepticisme persiste quant à la volonté de la France de divulguer tous les documents. Les critiques estiment que la publication sélective des archives et l'absence d'excuses reflètent une mentalité coloniale persistante.
La lutte du Sénégal pour la mémoire
Au Sénégal, le massacre est un symbole vivant de l'injustice coloniale. Depuis 2004, le 23 août est la « Journée du tirailleur sénégalais », instaurée par le président Abdoulaye Wade, et le 1er décembre a été déclaré jour officiel de commémoration en 2024 par le président Faye. Des œuvres culturelles, y compris le film de Sembène, des fresques murales, des chansons et des pièces de théâtre, maintiennent la mémoire vivante. Le collège Thiaroye 44 et des artistes locaux comme Magui, Babacar et Aïcha travaillent à éduquer les jeunes générations, car le massacre n'est pas largement enseigné, même au Sénégal.
La plainte de Biram Senghor en 2024, soutenue par l'historienne Armelle Mabon, accuse la France d'un « mensonge d'État » et exige la transparence sur les dépouilles des victimes et des réparations. Le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko a souligné que le récit appartient au Sénégal, pas seulement à la France. Le 80e anniversaire en 2024 a vu des cérémonies auxquelles ont assisté des dirigeants africains, Faye appelant à ce que le massacre soit enseigné dans les écoles pour promouvoir la vérité sans ressentiment.
Les implications plus larges
Le massacre de Thiaroye met en lumière les profondes inégalités du régime colonial. Les tirailleurs, célébrés comme héros lorsqu'ils combattaient pour la France, ont été abandonnés lorsqu'ils ont réclamé leurs droits. Cet événement a catalysé la prise de conscience de l'exploitation coloniale, influençant les mouvements d'indépendance africains d'après-guerre. Le Rassemblement Démocratique Africain, formé en 1946, a organisé des pèlerinages à Thiaroye, présentant les victimes comme des « martyrs du colonialisme ».
La suppression du massacre dans l'histoire française reflète une réticence plus large à affronter les atrocités coloniales. L'historien Iba Der Thiam note une « part de racisme et de mentalité coloniale » dans l'effacement des contributions africaines de l'histoire. La bataille en cours pour les archives et la reconnaissance souligne une lutte pour le contrôle des récits historiques.
Conclusion
Le massacre de Thiaroye de 1944 n'était pas un affrontement spontané, mais un acte de violence coloniale prémédité contre des soldats africains non armés qui osaient exiger justice. La controverse sur le nombre de morts, les lieux de sépulture et les archives retenues révèle une lutte persistante pour la vérité. Bien que la France ait commencé à reconnaître le massacre, une pleine responsabilité reste insaisissable. Au Sénégal, les tirailleurs sont honorés comme des héros, leur mémoire préservée par l'art, l'activisme et la commémoration. Alors que Biram Senghor, aujourd'hui octogénaire, cherche à faire la paix avec la mort de son père, la lutte pour la justice se poursuit – un témoignage des blessures durables du colonialisme et de la résilience de ceux qui exigent que leur histoire soit racontée.