Sunulife · lun. 11 mai 2026 · 3 min de lecture
Le geste et le grain : éloge du riz au Sénégal

Il y a, dans le geste de la femme sénégalaise qui prépare le riz, une mémoire qui dépasse la recette. Ses doigts ne mesurent pas : ils souviennent. Ils connaissent la consistance exacte du grain, le moment précis où le poisson doit être retourné dans la marmite, la quantité de persil qui fera chanter la sauce. Ce n’est pas de la cuisine, c’est une chorégraphie héritée, une transmission silencieuse qui lie les générations autour d’un même plat : le ceebu jën, ou thieboudienne, comme on l’appelle ailleurs. Mais ce riz n’est pas venu seul. Il est arrivé avec les bateaux, les commerçants, les colons. Il a traversé l’Atlantique depuis l’Asie, s’est planté dans les deltas du fleuve Sénégal, et a épousé la terre africaine avec une telle ardeur qu’on l’oublie presque étranger. Aujourd’hui, le Sénégal est l’un des plus gros consommateurs de riz par habitant au monde. Et pourtant, chaque grain importé raconte une histoire de dépendance, de goût perdu, de terroir oublié. Car le riz local, celui qu’on appelle le riz du Walo, a une âme différente : il est plus parfumé, plus résistant, plus fidèle à la terre qui l’a vu naître. Mais il est rare, cher, et de moins en moins cultivé. Alors, que faire ? Comment réinventer une tradition sans la trahir ? C’est ici que la gastronomie africaine contemporaine entre en scène. À Dakar, dans les cuisines des nouveaux chefs, on assiste à une renaissance discrète mais déterminée. On revient aux sauces anciennes, aux épices oubliées, aux gestes lents. On ne cherche pas à singer la cuisine occidentale, mais à lui opposer une fierté nouvelle. Le riz n’est plus un simple accompagnement : il devient le héros du plat. On le travaille comme on travaille un tissu précieux — grain par grain, cuisson par cuisson, assaisonnement par assaisonnement. Et cette attention au détail n’est pas seulement culinaire : elle est politique. Manger du riz local, c’est résister à l’uniformisation des goûts. C’est affirmer que le terroir africain a une valeur que les marchés mondiaux ne peuvent pas mesurer. C’est, dans un geste apparemment anodin, refuser l’hégémonie du riz thaï ou américain sur nos tables. C’est, en somme, une forme de décolonisation par l’assiette. Mais il ne s’agit pas de nostalgie. Il s’agit de création. Car la cuisine sénégalaise n’a jamais été figée. Elle a toujours accueilli l’autre, l’ailleurs, le nouveau. Le piment vient des Amériques, le poisson de l’océan, le persil et la menthe des jardins de Saint-Louis. Chaque ingrédient raconte une traversée. Et c’est cette capacité d’absorption, cette générosité radicale, qui fait la force de notre gastronomie. Alors, quand vous tenez une assiette de ceebu jën, ne voyez pas seulement du riz et du poisson. Voyez le travail des femmes de la Petite Côte qui pêchent le capitaine à la ligne, celui des paysans du Walo qui cultivent le riz à la main, celui des marchandes de Médina qui trient les tomates avec des doigts d’orfèvres. Voyez le sel de l’océan, la chaleur du soleil, la patience des saisons. Et surtout, voyez la fierté d’un peuple qui, à travers un plat, raconte son histoire. Car au Sénégal, le riz n’est pas qu’un aliment. C’est un rituel. Une manière de dire : je suis ici, je suis d’ici, et je t’invite à ma table. Et c’est peut-être la plus belle des manières d’être au monde.





